« Au plus près », un concert pour se rapprocher des autres
Bruits, notes et voix se répondent ce mardi soir dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Le chœur s’échauffe, les instrumentistes s’accordent. Au milieu de cette effervescence sonore, Nicolas Frize s’affaire, ajuste les pupitres et s’assure que chacun et chacune est à sa place. C’est la première des trois répétitions générales de sa nouvelle création intitulée Au plus près, qui sera présentée le samedi 13 juin dans la salle de la Légion-d’Honneur de Saint-Denis.
« Votre attention s’il vous plaît. Nous avons pour la première fois avec nous deux solistes, Habiba et Sarah », annonce le musicien. Applaudissements de la salle. Ces solistes sont au cœur du projet musical de Nicolas Frize. Au cours de ses interventions dans diverses associations et structures à vocation sociale de Saint-Denis – Pierrefitte, comme la Maison des femmes de l’hôpital Delafontaine, la Maison de la solidarité ou le Centre communal d’action sociale (CCAS), il fait des rencontres et recrute 12 personnes qu’ils souhaitent mettre en avant.
« Je les appelle des solistes parce que j’ai vraiment fait un travail individuel avec eux, pour fabriquer une séquence musicale qui tient compte du fait qu’ils n’ont jamais fait de musique et, pour certains, qu’ils ne savent pas lire ou écrire le français », précise Nicolas Frize, rencontré un mois plus tôt dans le bureau de son association Les Musiques de la Boulagère, rue de la République à Saint-Denis.
Le musicien acousticien Nicolas Frize, aux côtés d’une soliste lors de la répétition du 9 juin, dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis.
Les personnes retenues ont chacune leur histoire, leurs difficultés et leur vécu souvent tus, car précaires, malades, victimes de violences et/ou isolés. « Je souhaitais donner une visibilité positive à ces personnes, révéler ces intimités invisibles qu’on croise dans la rue et qu’on ne veut pas connaître ou qui veulent rester discrètes », explique l’artiste.
Une création musicale multilingue
« Ce n’était pas évident de se projeter, chanter quand on n’est pas chanteuse. Je ne savais pas si j’avais une belle voix », se rappelle Eline, qui a rencontré Nicolas Frize lors d’un atelier à la Maison des femmes. Petit à petit, elle est rentrée dans le projet, grâce aux sessions individuelles de travail sur les partitions, avant de commencer les répétitions à plusieurs.
« Le fait de voir autant de monde, de chanter en public, c’est une bonne expérience », affirme Sarah, qui participait à sa première répétition ce soir-là. « On voit un ensemble, on côtoie d’autres personnes, et surtout, c’est dans la bienveillance. Nicolas s’est aussi mis à notre niveau, il était à l’écoute et ça, c’était très important. La diversité des personnes, d’âges, culturelle, sociale aussi. Ça nous rapproche et ça fait du bien », synthétise Eline.
Eline (au centre en violet) et Anina (de dos) sont deux des douze solistes avec qui Nicolas Frize a travaillé pour créer « Au plus près ».
Donner une voix, passer par le langage et même par des langues différentes d’Inde, d’Afrique, portugaises, arabes, serbes…. « J’ai voulu mettre en valeur ces langues, qui elles-mêmes détournées, se rapprochent de nous. Il y a une espèce de porosité entre la musique et ces langues », expose le compositeur, créant ainsi un « grand brassage positif ».
Des moments de grâce aussi, comme les solos d'Anina, Indienne arrivée il y a huit mois en France, qui chante dans sa langue maternelle, le malayalam de l’extrême Sud-Ouest de l’Inde, en tamoul et en chinois mandarin. « C’est un mélange ! », reconnaît l’interprète, aussi rencontrée à la Maison des femmes. « J’avais vu l’affiche pour participer à la sélection. J’étais hyper intéressée, j’avais envie de participer à quelque chose qui me permette de penser à autre chose qu’à mon quotidien. Et en plus, j’adore la musique », conclut-elle.
Six musiciens, dont un percussionniste, accompagne les douze solistes et le chœur.
Atypique et contemporain, Au plus près est une œuvre sonore contemporaine mixte, qui rassemble en un groupe vibrant une douzaine de solistes novices, un chœur de 60 personnes et six musiciens (flûte, basson, clarinette basse, percussion, mandoline, violoncelle), également accompagnés par une bande magnétique. La partition mêle notes de musique, onomatopées et tirades inspirées, questionnant la place en société et le droit à exister.